Mon cher E,
Sache que l'anxiété que tu ressens de temps en temps rend visite à tout le monde.
C'est dans l'accueil que les uns et les autres lui réservent que réside la différence.
Il est vrai qu'elle ne frappe pas à toutes les portes avec la même intensité.
Le poète mystique Rumi a comparé l'être humain à une maison d'hôte où passent plusieurs visiteurs : joie, peine, plaisir et douleur, etc. Il dit que ce sont des messagers de l'Invisible qui viennent nous débarrasser de tout ce qui ne nous fait plus du bien.
Plutôt que de résister aux déplaisants d'entre eux, car tout ce à quoi on résiste persiste, il faut, selon lui, les accueillir à la porte avec le sourire. Ainsi, ils ne font que passer leur chemin, alors que si on y résiste on fait durer leur présence en nous.
Aussi, plus nous nous identifions au personnage que nous croyons être, plus nous endossons tout le poids qui nous vient de nos conditionnements. Des conditionnements que nous héritons parfois de nos ancêtres. Car il a été dit qu'un mal continue à courir à travers les générations jusqu'à ce que quelqu'un soit prêt à le vivre.
Nous avons un personnage que nous jouons sur la scène du monde, mais nous ne sommes pas ce personnage.
De nombreuses personnes passent beaucoup de temps, et déploient de grands efforts, pour libérer leur personnage et le rendre plus adapté, avec toutes sortes de méthodes de soi-disant développement personnel. Alors qu'un sage a dit à juste titre qu'on ne peut libérer la personnalité, on ne peut que se libérer de la personnalité.
Ce que nous sommes en réalité est sans limite. Nous sommes la conscience éternelle qui habite tout et pénètre tout.
Chaque fois que le sens de séparativité, qu'on appelle l'ego, voudra nous faire croire que nous existons séparément de tout ce qui est, il faudra se rappeler que nous sommes différents mais non séparés. Nous sommes des expressions différentes de la même Réalité.
Il y a deux mondes en nous : le monde de l'Être, et le monde du devenir.
Dans le monde du devenir, qui est en perpétuel changement, il y aura toujours des jours ensoleillés et des jours nuageux. Je parle de notre ciel intérieur, non du ciel extérieur. En cela, nous ne pouvons rien y faire, car ça ne dépend pas de nous, mon cher fils. Par notre complexe psychosomatique, nous sommes une petite particule d'un monde très vaste qui nous influence sans cesse.
Mais parallèlement à ce monde où nous sommes une quantité négligeable, qui que nous soyons, il y a un monde comparable à une rivière rafraîchissante, calme et paisible qui coule en permanence à l'intérieur de nous.
Si nous recherchons cette autre dimension de nous-mêmes et que nous nous familiarisons avec elle, nous pourrons connaître la sérénité et observer ce qui se passe dans le monde du devenir sans être emportés.
Pour ce qui est de ton action dans le monde, question qui t'intéresse particulièrement en ce moment alors que tu viens d'être diplômé, tu choisiras de faire ce que tu désireras, mais ce que tu désireras sera choisi pour toi. Nous sommes tous des moyens d'expression du désir universel qui agit différemment à travers les uns et les autres.
On ne peut pas empêcher ce qui doit s'accomplir à travers nous, et on ne peut jamais imposer ce qui n'est pas censé arriver. Alors apprenons à nous détendre et évitons de subir le chantage de l'ego qui, de peur d'être démasqué et de disparaître, veut donner l'impression qu'il est en contrôle de notre vie. Il ne contrôle absolument rien.
Je termine avec quelques vers des Upanishads (recueil de poésie sacrée de l'Inde) qui illustrent bien mon propos :
« Comme deux oiseaux d'or perchés sur l'arbre du soi-même
Comme deux amis intimes
L'ego et le Soi se répondent dans le même corps
L'un goûte aux fruits doux et amers de l'arbre de la vie
Le second l'observe dans le détachement »
Nous tous goûtons nécessairement aux fruits doux et amers, mais tout le monde ne goûte pas au Soi immuable qui est en nous et qui n'est jamais touché par ce qui arrive.