Chère A,
Je remarque souvent chez certains cette tendance à séparer les amours : il y aurait l'amour des êtres humains entre eux, changeant, parfois inquiet et tourmenté, et puis l'amour pour Dieu, pur, immuable et serein. Comme si ces deux amours avaient des sources différentes, qu'ils s'excluaient mutuellement, ou qu'ils se côtoyaient sans se confondre et qu'on devait parfois renoncer à l'un pour pouvoir accéder à l'autre.
Je ne crois plus à cette séparation.
Je pense que l'Amour est Un et qu'il se manifeste simplement de différentes façons selon l'objet à travers lequel nous le rencontrons. Comme une même lumière qui passe à travers des vitraux de couleurs différentes. Nous avons tendance à voir les couleurs séparément et à oublier la lumière unique qui les traverse toutes.
Les Upanishads — textes sacrés et philosophiques fondamentaux de l'Inde — disent quelque chose de très beau à ce sujet. Un sage y explique à sa femme que nous n'aimons pas réellement l'autre pour ce que nous percevons de lui avec nos sens, mais pour le Soi qui est en lui. Cela veut dire que lorsque nous croyons aimer une personne, c'est peut-être toujours l'Unique que nous aimons à travers elle. La personne est comme une expression, une manifestation qui nous permet de reconnaître La Présence qui l'anime.
C'est pour cela que je pense que l'amour d'un homme pour une femme, lorsqu'il devient suffisamment conscient de ce qu'il vit, n'est pas un amour « horizontal » qui s'opposerait à un amour « vertical » tourné vers Dieu. Il peut déjà être une forme d'adoration.
À travers elle, c'est aussi la déesse qui l'habite qu'il aime, cette part d'elle qui ne lui appartient pas, qui la traverse et la dépasse. Et lorsque le regard devient assez pur pour le voir, aimer une femme n'est plus une distraction qui nous éloignerait du divin. Cela peut au contraire nous y conduire.
Les mystiques soufis ont parlé eux aussi de cette unité de l'amour. Ils ont souvent comparé le cœur à un miroir qui peut refléter toutes les formes, les embrasser toutes sans s'attacher à l'une plutôt qu'à l'autre. Ils ont aussi parlé du « moi », ce sens qui nous fait croire que nous sommes séparés aussi bien des autres que de La Source elle-même.
On entend souvent répéter que nous sommes tous Un. Oui, en essence, nous ne sommes pas séparés, nous sommes tout simplement différents. Des expressions uniques de l'Unique.
C'est dans ce sens qu'on peut dire qu'à travers nous c'est La Source de l'Amour qui s'aime elle-même. Seul l'amour inconditionnel mérite le nom d'Amour, et la personne n'est pas capable d'aimer inconditionnellement, seule l'est La Présence qui est en nous et qui est notre vraie nature et identité.
Je crois que c'est cela, au fond, la pauvreté spirituelle dont parlent les sages : non pas cesser d'aimer les êtres pour n'aimer que Dieu, mais découvrir qu'il n'y a jamais eu, et qu'il n'y aura jamais, d'autre objet d'amour que l'Unique Présence qui pénètre tout et englobe tout à la fois.
Chaque visage que nous aimons en toute conscience peut alors nous rapprocher de La Source de l'Amour. Chaque tendresse sincère peut devenir une prière, même sans paroles.
Alors non, chère A, je ne crois pas qu'il y ait deux amours. Il y a un seul Amour, qui se présente à nous sous mille formes et que nous reconnaissons peu à peu à travers elles.
Peut-être est-ce simplement cela que nous avons à découvrir.