Un roi demanda un jour à son ministre de lui amener trois choses : une chose qui est ici mais qui n'est pas là-bas, une chose qui est là-bas mais qui n'est pas ici et une chose qui est ici et là-bas.
Le lendemain le ministre arriva au palais avec trois hommes qu'il introduisit auprès du roi.
Le ministre : Sire, votre demande est exécutée.
Le roi : Qui sont ces hommes ?
Le ministre : Celui-ci est ici, mais n'est pas là-bas. Il vit pour ce monde, pour satisfaire ses besoins et ceux de sa famille et accomplir ses désirs. Il ne se soucie point de donner une dimension intemporelle à ses actes, et ceux-ci – comme toute chose dans le monde manifesté – sont voués à la disparition.
Le roi : Et le suivant, qui est-ce ?
Le ministre : Cet homme est un ermite, il est là-bas, mais n'est point ici. Il vit dans l'autre monde et pour l'autre monde. Il ne profite pas de l'existence corporelle qu'il a reçue. Il ne pourra jamais voir et jouir de l'absolu dans le relatif, de l'éternité dans tout ce qui est éphémère.
Le roi : Et le dernier ?
Le ministre : C'est un homme accompli. Il vit ici et là-bas. Il jouit de l'existence matérielle et l'éclaire en permanence avec sa connaissance de l'essence des choses. Sa vie est une bénédiction pour cette Terre, car sa connaissance de ce qui EST éternellement l'élève au-dessus du tourbillon incessant des choses éphémères.
Il sait que le monde d'ici obéit à la loi implacable de l'impermanence, de la naissance et de la mort. Il sait que sa vie ici est régie par la même loi. Que ce dont le gain lui procure aujourd'hui du plaisir, la perte lui en procurera demain du chagrin. Mais lui, établi dans la vision imperturbable du Non-né, il est témoin du jeu incessant des contraires sans y être assujetti.
Sa conscience est fermement ancrée dans une joie simple et sans mélange.
Le roi resta silencieux un long moment. Puis il remercia son ministre et fit vœu, à son tour, de devenir cet homme-là.